Beati Possidentes : Du Romantisme et du Socialisme dans la Littérature

24 mars 2015

"Au commencement était le verbe..."

 

Eugène Delacroix - La Grèce Expirant Sur Les Ruines De Missolonghi

 

Crise mystique, désir ardent de connaissance, tentation hermétique... Voila où j'en suis tout comme Consuelo, en quête de vérité. Vérité sur le monde, vérité sur les textes, celle qui transcende et qui de son glaive terrasse tout. Tout sacrifier comme Orphée, l'éternité au prix de l'amour, me condamner comme Iphigénie, glorifier la vertu mais quitter ce monde, ou faire comme Alceste, me rendre compte de l'imperfection de ce monde et m'en retirer. Le choix est pour le moins ardu, d'ailleurs est-il question de choix lorsque les Parthes tiennent, impitoyables, le fil de ma destinée ? Je descendrai aux Enfers s'il le faut, j'irais chercher Eurydice, j'irais comme Byron mourir sur les ruines de Missolonghi, j'irais, mais ne resterai guère ici bas.  

 Consuelo, l'héroïne de George Sand, illustre son courage en traversant les catacombes, en voyageant à travers l'Europe qui tout doucement s'éveille aux plaisirs de la liberté, et goûte elle-même à ces plaisirs. Elle est Pandore puisqu'elle est femme, elle intègre les ordres maçonniques, elle est fidèle parce que son exploit réside dans son désir de retrouver son mari, le Comte de Rudolstadt. Quitte à tout perdre, rien ne lui est plus cher que son mari dont elle a la certitude de l'existence présente. Consuelo est celle qui à la place de George Sand réveille l'Europe de sa voix enchanteresse, celle qui jette contre les puissants un torrent de vertus, de foi dans le progrès et de courage. Un chevalier au féminin, chevalier de la Rose-Croix, mais d'abord chevalier pour l'honneur. Chevalier pour l'honneur d'être libre (quand La Bohême se prépare à la grande révolution), chevalier pour la grâce d'être femme. Parce qu'aux yeux de George Sand, être femme, c'est être vertueuse, c'est être dotée de sens critique, affronter ses propres démons et s'opposer au fatalisme de l'Eden. C'est Consuelo qui en le recherchant assure l'éternité de son mari, c'est elle qui donne ce qu'elle a de plus cher pour retrouver son Eurydice, c'est Consuelo qui brave l'horreur et les ténèbres pour faire révéler ses Lumières au monde, car c'est du sacrifice de Consuelo que dépend le bonheur du monde. Lumières qui d'un cri de joie révèlent au globe sa seule vérité : vérité qui soustrait les êtres serviles à leur odieux office, vérité qui élève les âmes les plus crédules.

 Vérité qui à l'évidence est celle de notre Genèse : 1789. Au commencement était la liberté, voila un peu plus de deux siècles que l'Humanité est entrée dans une ère nouvelle, que celle-ci a retrouvé son feu prométhéen et ses commandements : LIBERTE, EGALITE, FRATERNITE. La Révolution se voulait dès l'origine universelle : 1830, 1848, 1871 et 1917 sont ses héritières. L'Europe s'embrasait sous le joug de Bonaparte pour chasser les tyrans, l'Europe riait aux éclats et tous les regards étaient tournés vers la France. Même la Prusse de Frédéric II, sous laquelle se situe l'intrigue de Consuelo, convoite la France et son entrée dans une ère nouvelle. C'est l'infâme Pitt qui mit à son sommet la légendaire perfidie anglaise et provoqua par là même la Chute irrésistible de l'Empire le plus saint de tous. L'Empire qui laissa derrière lui une légende inextingible : celle de l'Empereur Napoléon Bonaparte. Vénéré comme un Dieu vivant, la France et l'Europe romantiques s'éteignaient sous la Restauration lors du retour des cendres de Napoléon Ier et de leur intronisation aux Invalides. 

 George Sand comme son héroïne Consuelo refusent cette fatalité et veulent libérer le monde du joug de ses tyrans. 1830 a éclaté à travers le monde et l'Allemagne voyait sa prime jeunesse, la Belgique s'extirpait de l'envahisseur autrichien, ainsi que l'Italie qui entamait son unification. Et cela continue dans les Balkans, la Grèce qui résiste à son tyran ottoman, la Pologne (chère à l'auteure) qui voit ses premiers émois et qui s'infléchit face à ses envahisseurs multiples... Bref, l'Europe explose. Et cela se ressent. Pourtant, point de sang, de torpeur, de cruauté : un désir plus qu'empathique de libérer, une volonté sans égoïsme d'être pour les peuples naissants un nouveau messie. Et c'est là le commencement de notre Europe : ses nations multiples qui pointaient le bout de leur nez, et qui peu à peu commençaient à lutter contre toute hégémonie. 

 C'est aujourd'hui l'Europe qu'il faut désirer. Car les nations (n'en déplaise) ne sont pas nées égales. Certaines plus anciennes que d'autres telles que la France, l'Espagne, les Pays-Bas ou encore l'Autriche ont les os solides. Mais d'autres comme la Grèce, la Pologne, la Norvège et l'Italie sont encore fragiles, et ce malgré leur histoire millénaire. Et cela est simplement lié au fait que leur sentiment d'unité n'est vieux que d'un peu plus d'un siècle. Pourquoi l'Europe ? Pour nous unir, à l'évidence. Mais unir ces jeunes ouvriers aux vieux tyrans que sont la France, l'Espagne et le Royaume-Uni ? C'est déjà les soumettre à un nouveau joug, et éteindre tout aveu d'émancipation. Et précisément, il faut laisser ces nations mûrir et aboutir leur construction. Empêcher leur unité tel qu'il semblerait que nos dirigeants européens le fassent (en regardant de près le sort réservé à la Grèce), c'est le meilleur moyen de détruire l'Europe de l'intérieur, car tôt ou tard, et légitimement, ces adolescents de l'Union européenne se réveilleront contre leurs tyrans : vieillards de monarques que sont le Royaume-Uni et l'Espagne, et République monarchiste qu'est la France. L'Europe, ce doit être la paix. Pour cela, il faut laisser l'Italie, la Grèce, la Pologne et tant d'autres terminer leur unité, il faut les laisser célébrer leurs propres héros, faire valoir leur culture, et non les fondre dans les monopoles de l'Ouest européen. L'Europe ne peut être honnête et se revendiquer d'un fédéralisme à toute allure, en méprisant les inégalités qui règnent entre les différents peuples que nous sommes. Aimer l'Europe, c'est vouloir qu'elle vive en paix, c'est vouloir qu'elle réalise enfin son voeu de solidarité, et qu'elle chasse les corbeaux hors de son sol. Mais aimer l'Europe, c'est aussi accepter nos différences, respecter les valeurs propres à chacun de nos Etats, valider la variété de nos cultures. Et donc ne point forcer nos voisins à agir comme nous agissons.

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